Cuillère en bois de Fusain d’Europe (Euonymus europaeus)

Cette cuillère en bois de fusain a, pour moi, un petit côté druidique, mais je ne saurais pas expliquer pourquoi. Son aspect brut sans doute, biscornu aussi. C’est comme si elle devait remplir une fonction précise, quelque peu secrète, comme si elle était liée à une formule précise, un sortilège… Chaque cuillère est différente, chaque cuillère a son propre génome, étroitement lié à la matière végétale dont elle provient. Il y a des fois tant d’écart entre mon projet et la cuillère réalisée que j’ai l’impression de n’être là que pour révéler une forme déjà inscrite dans les nervures de la branche… C’est particulièrement le cas pour cette mystique cuillère.


Dans la famille Celastraceae, je demande…

spood.art-cuillere-fusain-d'europe2Cette cuillère en bois de Fusain d’Europe est la 36e sculptée pour mon défi consistant à tailler autant de cuillères différentes qu’il y a d’essences d’arbres répertoriées dans la flore forestière française.

Je n’ai pas d’autres cuillères à sculpter dans cette famille des Célestracées, qui regroupe 850 espèces réparties entre 74 et 87 genres. Ce sont des arbres, des arbustes ou des lianes, des régions tempérées à tropicales.

En France, c’est la famille du Fusain (Euonymus), comprenant de 170 à 180 espèces, dont plusieurs sont utilisés comme arbre d’ornement pour leurs feuillages d’automne et leurs fruits décoratifs.


Tout l’art du fusain…

le fusain d'europe et l'histoire de l'art

Si le mot fusain ou fusin est attesté en français comme instrument de dessin depuis 1704, l’essor du fusain, selon Karl Robert (auteur du livre Le fusain sans maître, Paris, 1874), remonterait à 1847 ou 1848. A l’époque, les artistes le désignaient également sous le nom de charbon de Garais, Garais étant un terme secondaire ou régional pour désigner le fusain, l’arbuste. Cet usage plus développé au milieu du XIXe siècle serait lié au goût de l’époque pour le rendu des lumières.

Le fusain dans l’histoire de l’art

fusain-dessin-auguste-allongéWikipedia indique que si beaucoup d’artistes depuis la Renaissance ont utilisé le fusain (Vinci, Dürer…), peu d’œuvres ont été conservées. Classiques et Romantiques s’en servirent comme instrument de dessin. Les post-impressionnistes en firent un usage plus approfondi tels Degas, Redon et surtout Seurat qui réalisa, à côté de ses œuvres pointillistes la série des noirs au fusain. Auguste Allongé fut également l’un des maîtres du fusain au XIXe siècle. Il publia en 1875 un traité sur cet art, traduit en plusieurs langues.

Petite digression à propos d’Auguste Allongé : en recherchant ses dessins sur internet, j’ai constaté qu’il avait dessiné quantité d’arbres (dessin ci-contre). L’homme était peintre de paysage, c’est somme toute logique…Sa démarche concernant le fusain partait de l’observation que le fusain ne servait la plupart du temps que pour les esquisses. Il tenta alors de donner à cet art la finition et l’ambition des œuvres achevées. A tel point qu’on a dit de lui : Allongé c’est le dessin au fusain, et le dessin au fusain c’est Allongé.

Le fusain reste encore aujourd’hui un outil de dessin très utilisé dans le dessin d’art, les études, les esquisses, car il est simple et bon marché et permet d’obtenir des noirs très profonds, des tracés précis, fins ou au contraire très larges, selon la façon dont il est utilisé.

La fabrication du fusain

Le fusain est généralement une branche de saule ou de Fusain d’Europe carbonisée en vase clos. Le bois le plus utilisé aujourd’hui est le saule car il permet une plus grande variété de diamètres, depuis le bâton fin ou mignonette (2-3 mm), moyen ou petit buisson (4-6 mm), gros ou moyen buisson (7-9 mm), très gros ou gros buisson (12-14 mm) jusqu’à géant pour la scénographie (16-24 mm). Le saule (comme le fusain dont nous verrons ensuite que c’est un bois très homogène) est également apprécié pour l’homogénéité de sa tendreté et sa bonne densité de noirs.

bâton de fusain
Un anneau entourant la moelle centrale : la branche avait un an.

La marque anglaise Sennelier présente ainsi le processus de fabrication de ses fusains : Une fois que la récolte de saule est faite, elle subit divers procédés en préparation (…) cela comprend l’ébullition des tiges pendant dix heures pour ramollir l’écorce afin qu’elle puisse être enlevée par des machines spéciales. Les tiges traitées sont ensuite coupées dans des morceaux de longueur régulière (…) puis classés selon leur diamètre. Les tiges de saule sont coniques, c’est pourquoi les morceaux du haut de la tige deviennent un charbon fin et les morceaux au bas de la tige deviennent le charbon épais (…) Ces morceaux sont ensuite emballés hermétiquement dans des boîtes de cuisson. Les bâtons de saule rejoignent ensuite un four pour y être cuit pendant 10 heures (…) Le moindre défaut de cuisson donnera un bâton brûlé ou des bâtons de saule non cuits.

Du fusain fait maison

fusain-fait-maisonD’autres arbres servent à leur fabrication d’un bâton de fusain : bouleau, épicéa (en Finlande), tilleul, noyer, figuier, prunier, myrte (en Grèce) ou romarin (en Italie) et buis. A priori, il serait possible de se confectionner un fusain avec n’importe quel arbre.

Ceux qui sont tentés par l’exercice peuvent visiter cette page du site onfaitout.com qui expose la fabrication maison de bâtons de fusain. Du papier alu, un épluche-patate, une boîte de conserve et quelques bouts de branches… Le napperon brodé est facultatif.

Conseils d’utilisation du fusain en dessin

Ces quelques lignes sont tirées du site dessinerenligne.com : Vous ne pouvez pas aborder un dessin au fusain comme vous le feriez avec un crayon. Au fusain, vous devez appréhender votre modèle à ses masses (…) Le fusain est une grosse mine avec laquelle vous allez poser de gros aplats de gris plus ou moins foncés pour placer les formes générales du modèle, sans oublier le fond. Vous allez en quelque sorte sculpter les formes avec des traits grossiers. Avec une gomme spéciale fusain, vous allez dégager et préciser les masses claires. Il vous suffit ensuite de rehausser les points de lumière avec de la craie blanche.


Connaitre et reconnaitre le Fusain d’Europe

Étymologie

Euonymus_europaeus_fusain_planche-botaniqueLe nom scientifique du fusain Euonymus viendrait du grec eu, qui signifie bon, favorable, et onoma, signifiant le bien nommé. La Flore forestière française indique : du grec euönumus, au nom glorieux, ou de bon augure. Des explications proches mais qui restent surprenantes pour une plante dont on connait de longue date la toxicité.

Une autre approche étymologique, plus rare, propose de relier Euonymus à Evonyme, dans la mythologie grecque la mère des Furies (des divinités infernales chargées d’exécuter sur les coupables la sentence des juges), en lien avec la réputation du fusain d’être une plante toxique pour les bestiaux…

Le nom fusain est tiré du latin fusus, fuseau, en lien avec l’utilisation ancienne du fusain pour confectionner à la campagne des fuseaux, petits instruments pointus aux deux extrémités et renflés au milieu, que les femmes utilisaient pour tordre et enrouler le fil lorsqu’elles filaient la quenouille.

Le nom populaire de bonnet d’évêque, ou bonnet de prêtre ou encore de bonnet carré, trouve son origine dans la couleur (le rose-violet du fruit est la couleur des évêques) et la forme des fruits modelés par 4 bosses. Autres noms vernaculaires : bois à lardoires, bois-carré, caprenotier, cherme, garais.

Distribution

Euonymus-europaeus-fusain-deuropeLe Fusain d’Europe (Euonymus europaeus) est un arbrisseau ou arbuste de la grande famille des Célastracées (qui comprend 1300 espèces dans le monde). Il a une croissance rapide et une faible longévité. Le fusain est représenté en France par deux espèces :

  • le Fusain d’Europe, espèce commune presque partout, rare en bordure méditerranéenne, en plaine jusqu’à 800 m, généralement dans les haies, les bois clairs et les lisières, préférant les sols frais, plutôt calcaires et riches en nitrates ;
  • le Fusain à feuilles larges (Euonymus latifolius), une espèce montagnarde qui se rencontre essentiellement dans le Jura, les Alpes, l’Aveyron et les Pyrénées orientales, de 500 à 1800 m, sur des sols modérément secs à frais plutôt calcaires.

On cultive également pour constituer des haies Euonymus japonica, à feuilles ovales lancéolées luisantes et persistantes de 5 à 10 cm.

Identification

feuilles et fleurs de fusain-d'europeArbuste pouvant mesurer de 3 à 8 mètres, à tiges dressées, ramifiées, presque quadrangulaires (souvent marquées de 4 crêtes blanchâtres), feuilles opposées finement dentées, aux petites fleurs vert-jaunâtre.

Fruits à l’automne en forme de capsules roses laissant voir à maturité des graines orange. Les graines sont en fait entièrement enveloppée d’une arille (expansion charnue ou membraneuse qui enveloppe certaines graines) qui lui donne sa couleur. L’association de ces deux couleurs, rose vif et orange vif, est tout à fait originale dans la flore française, ce qui permet de reconnaître le fusain de loin, au premier coup d’œil.

À l’automne, son feuillage se colore partiellement en rouge, parfois vif, ce qui en fait une plante très appréciée dans les haies pour son aspect décoratif.


Le bois de fusain et ses usages

gravure ancienne_lardoires en fusainQue dit la Flore forestière française à propos du fusain ? Que c’est un bois très homogène à grain extrêmement fin, jaune clair à soufré, veiné de brun au cœur, ressemblant à celui du Buis, quoique moins dense et moins dur ; bois tendre, facile à travailler : fuseaux, navettes, aiguilles, marqueterie. Pierre Lieutaghi [ Le livre des arbres, arbustes & arbrisseaux ] complète ces usages : Les luthiers l’ont utilisé (…) C’est le bois à faire des lardoires (1) (…) Moules à beurre ou à pain d’épice, aiguilles à tricoter, vis, chevilles, cure-dents, tuyaux de pipes sont quelques-unes de ses nombreuses utilisations passées.

Toutes les parties de la plante sont toxiques, en particulier le fruit. La consommation entraine des troubles digestifs, nerveux et cardiaques graves ; à forte dose, des syncopes et convulsions pouvant entraîner la mort.


Un peu d’ethnobotanique

fruit-fusain-deuropeParmi les usages thérapeutiques relevés – mais aujourd’hui fortement déconseillés :

  • les fruits, en usage interne associés à un quelconque émollient, comme puissant purgatif ;
  • les graines, en usage externe, une fois réduites en poudre, comme antiparasitaire, en particulier contre les poux ;
  • la décoction des feuilles, de l’écorce ou des fruits, en usage externe contre la gale et certaines dermatoses, mais aussi la gale des chiens et des chats.

Parmi les divers autres usages relevés :

  • l’enveloppe des graines donne une teinture rouge qui a notamment servie à colorer les maroquins (peau de chèvre épaisse, très résistante, utilisée en reliure pour les livres raffinés) ;
  • la décoction des fruits servait à se blondir les cheveux ;
  • en Scandinavie, on extrait de l’écorce de la racine une gomme analogue à la gutta-percha ;
  • le bois du fusain sert toujours en horlogerie pour nettoyer rouages en laiton et rubis sans les griffer ;
  • le charbon pulvérisé est l’un des meilleurs qui soient pour la fabrication de la poudre.

(1) Le lardoire est une tige creuse servant à enfoncer des morceaux de lard longs et minces dans une pièce de viande. C’est aussi le terme qui désigne les éclat de bois qui restent quelquefois sur la souche d’un arbre abattu, faute pour le bûcheron de n’avoir pas fait l’entaille assez profonde d’un côté.

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