Cuillère en bois de Mélèze d’Europe (Larix decidua)

Ce mélèze là habite en bas de chez moi, – un immeuble de 6 étages – qu’il domine largement. Quelques branches (mortes) accessibles me font de l’œil à chaque fois que je passe devant en vélo. Aussi, pour reprendre cette nouvelle saison de sculpture, passée la trêve estivale, pourquoi ne pas commencer par une cuillère sculptée dans le bois de mon voisin ?! Une occasion aussi, peut être, de se remémorer les belles balades faites dans les Alpes du Sud à l’automne, quand les mélézins colorent en orange la montagne.

La cuillère en bois de mélèze a été huilé à l’huile de lin, ce qui permet de faire ressortir le veinage, en particulier ce tourbillon sur le dessous de la cuillère. Il me fait penser à ces photos de la tempête géante qui sillonne Jupiter… Le bois, bien sec, était cassant, néanmoins j’ai pu l’affiner sur le manche jusqu’à moins d’un millimètre d’épaisseur… Le toucher est doux, le grain assez fin.


Mélèze, l’or de la montagne

Meleze d'Europe - Mélézins - Larix decidua

On a trouvé le plus haut mélèze de France sur les pentes du Pelvoux, à 2800 mètres d’altitude dans le Massif des Écrins (Hautes Alpes). Il mesure 30 cm. Larix decidua, le Mélèze d’Europe, pousse en haute montagne, jusqu’à la limite du développement de la végétation. Les sapins et les épicéas ne s’aventurent jamais aussi haut. 

Le mélèze est présent dans toute la chaîne des Alpes, surtout au sud car il préfère un climat plus ensoleillé et moins pluvieux : le Briançonnais, l’Embrunais, le Champsaur et plus au sud, en Ubaye, en Tinée et en Vésubie. En France, l’espèce a été transplantée avec succès dans les Pyrénées, les Vosges et le Massif Central. Larix decidua croît aussi à l’état naturel jusqu’aux Carpathes, dans les montagnes de Hongrie et de Tchécoslovaquie.

Un conifère à feuillage caduc

Chemin dans un sous-bois de mélèzesLe mélèze est l’un des seuls conifères (le seul en Europe) à perdre la totalité de ses aiguilles en automne, contrairement à ses cousins qui gardent leurs aiguilles de 2 à 3 ans et qui les perdent régulièrement tout au long de l’année. Comme chez les feuillus, les aiguilles jaunissent, rougissent et brunissent avant de tomber. Cette chute annuelle des aiguilles permet à l’arbre de moins retenir la neige en hiver et d’éviter ainsi le risque de rupture des branches.

On dit ainsi du mélèze que c’est une espèce pionnière, car il pousse là où la forêt n’existe pas encore. Ses fines aiguilles tombant à terre vont se transformer en humus, où graines et plantes vont pouvoir se développer. En rando, le mélézin a un sous-bois unique et très agréable, car le sol est recouvert d’une épaisse moquette d’aiguilles orange. 

Et les autres mélèzes ?

Le genre Larix compte une quinzaine d’espèces distribués dans tout l’hémisphère nord. Le mélèze est un champion de la résistance au froid, en particulier l’espèce Larix dahurica, répandue en Sibérie. Il est l’un des seuls arbres à pousser sous des latitudes septentrionales extrêmes. Essence de la taïga, la forêt boréale qui couvre une grande partie du Canada et de la Sibérie, il côtoie le bouleau, aussi résistant et pionnier que lui. Le mélèze parvient à supporter des températures glaciales en hiver, inimaginables chez nous : jusqu’à – 70 °C !

Larix laricina, le mélèze d’Amérique du Nord, pousse dans les Rocheuses, aux confins du nord-ouest des États-Unis ainsi qu’au Canada. Surnommé « Hackmatack » par les Indiens, il est capable de s’élever jusqu’à cinquante mètres de haut, rivalisant avec les plus hauts conifères des régions boréales.


Mélèzes remarquables

A l’exception de mon voisin d’immeuble, que je remarque chaque jour, c’est pour dire qu’il est remarquable, je n’ai pas trouvé de mention de mélèze remarquable en Bourgogne. Si sa durée de vie est considérable, jusqu’à 1000 ans et plus, il ne resterait aujourd’hui que de rares peuplements âgés.

Mélèzes remarquables en Suisse

le géant d’Isérables : le plus grand mélèze d’EuropeLe plus vieux Mélèze européen serait Suisse (article Au chevet du plus grand mélèze d’Europe). Il a entre 850 et 1000 ans, mesure 30 mètres de hauteur avec plus de 9 mètres de circonférence, il réside dans le Valais sur la commune d’Isérables (photo ci-contre). Et ce n’est pas le seul : l’alpage de Balavaux compte plus de 250 mélèzes dont l’âge dépasse les 300 ans : Nulle part au monde on ne trouve un si grand nombre de mélèzes remarquables, estime Michel Brunner dans son livre Arbres géants de Suisse.

Mélèzes remarquables en France

meleze-remarquable-bramousse-queyrasGeorges Feterman [ livre Arbres d’exception, les 500 plus beaux arbres de France ] cite trois mélèzes : le mélèze à Émile, à La Norma en Savoie, avec un tronc d’une circonférence de 3,50 mètres ; le mélèze d’Albanette, en forêt dominiale à Montrichet-Albanne en Savoie, avec une circonférence de 6 mètres et une hauteur de 30 mètres. Enfin, l’auteur cite le mélèze de Bramousse sur la commune de Guillestre dans les Hautes-Alpes, car comment parler du mélèze sans évoquer le magnifique massif du Queyras (un des noms vernaculaires du Mélèze est Pin de Briançon) ? Je vous propose une balade au départ de Bramousse, un hameau de montagne niché à 1450m d’altitude au cœur du Parc Naturel Régional. C’est ici que le dernier ours du Queyras serait mort en 1880… et le nom de Bramousse viendrait de l’ours ! Cette balade permet de découvrir un très beau peuplement de mélèzes centenaires (photo à gauche). Topoguide : La boucle du mélèze remarquable.

Le site Krapo arboricole cite également deux autres références remarquables :


Connaitre et reconnaitre le Mélèze d’Europe

Étymologie

larix decidua dessin botaniqueHenriette Walter et Pierre Avenas [ livre La majestueuse histoire du nom des arbres ] indiquent que le nom français du mélèze est un emprunt à l’ancien provençal alpin Melze, terme à rapprocher du gaulois melatia, melic, tous ont une racine commune, meli, le miel, probablement expliquée par la consistance mielleuse de la résine de ce conifère.

Son nom latin, Larix, viendrait de son nom gaulois et serait (au conditionnel) également une allusion au miel. Decidua, de l’adjectif latin deciduus, signifiant qui tombe, évoque que l’arbre perd ses feuilles une fois par an (feuilles caduques).

Connaitre

Le mélèze est un conifère et fait partie de la famille des Pinaceae, comme le cèdre, l’épicéa, le pin et le sapin. C’est le seul conifère à feuilles caduques spontané en Europe. Essence de lumière, ses peuplements sont clairs, bien exposés, son sous-bois est souvent couvert d’une belle pelouse où les montagnards peuvent mener leur troupeau. Le mélèze s’installe dans les adrets du haut de l’étage subalpin, quelquefois dans les zones dégagées (clairières, éboulis, prés peu pâturés) des ubacs.

Reconnaitre

Le tronc est droit, pourvu d’une écorce grise et brun rougeâtre, d’abord lisse les 20 premières années, puis se fendant en plaques pouvant être profondément crevassées sur les arbres d’altitude. Il peut atteindre 20 à 45 mètres, jusqu’à 50 à 55 mètres de hauteur pour les individus les plus élevés. Les aiguilles sont groupées en bouquets de 20 à 40, sur des rameaux courts. Elles sont molles, vert clair et mesurent 3 cm. Fleurs en chatons, les uns mâles les autres femelles. Petits cônes ligneux à maturation annuelle, de 1,5 à 4 cm, écartant leurs écailles pour libérer les graines ailées sans se désarticuler, persistant longtemps sur l’arbre.


Le bois et les usages

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Piscine en bois de mélèze…

Que dit la Flore forestière française à propos du mélèze ? Que c’est un bois d’excellente qualité, dense, esthétique, à propriétés mécaniques élevées, très durable, mais de manipulation délicate car donnant facilement des échardes.

Le mélèze est un bois mi-dur, fruit d’une croissance lente (en montagne, il lui faut 20 à 30 ans pour atteindre 3 ou 4 m de haut), considéré comme le plus durable et le plus solide des bois de conifères. Son bois, à l’aubier mince blanc-jaunâtre, entoure un cœur brun-rouge. Très imprégné de résine, sa résistance à la sécheresse (en altitude), aux intempéries et aux chocs est exceptionnelle. Ce bois est également très apprécié pour la qualité de son grain fin.

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Sculpture au couteau, artisanat du Queyras.

Imputrescible, il est très apprécié en menuiserie, mais aussi utilisé pour fabriquer des bateaux, des charpentes, des traverses de chemin de fer, des bardeaux de toiture, des chalets. Bardeaux et bardages sont une spécialité des Alpes du Sud. Le mélèze est un matériau de choix en terme d’imperméabilité, de pérennité et d’esthétique, car même laissés au naturel, les bardeaux se teintent avec le temps d’une couleur grise argentée.

Les chalets de montagnes étaient autrefois construits avec ce matériau. La résine s’écoulant du bois bouchait les interstices entre les rondins et permettait d’obtenir un chalet très étanche. Les incendies ont par contre souvent fait des ravages. Néanmoins, les constructions épargnées ont toujours belle allure.


Un peu d’ethnobotanique

François Couplan [ livre Le régal végétal ] indique : Le cambium du Larix decidua est diurétique et on l’a employé comme vulnéraire (qui est propre à la guérison des plaies ou des blessures) après l’avoir pulvérisé (…) Les jeunes feuilles, fines et tendres, peuvent être ajoutées aux salades ou à d’autres plats, de même que les jeunes cônes.

Les bergers d’antan récoltaient la résine du mélèze, notamment pour allumer leur feu.

La térébenthine de Venise

Térébenthine-de-VeniseLa térébenthine est la résine des conifères, qui est d’abords extraite puis par la suite distillée. Deux produits résultent de ces deux actions : un résidu visqueux qui durcit, la colophane, puis  une matière volatile, l’essence. L’huile essentielle obtenue par distillation de la résine de mélèze a des propriétés médicinales : vermifuges, emménagogues et vulnéraires. Mais elle est surtout connue dans le monde de la peinture : la térébenthine de Venise (ou de mélèze) est un baume liquide insoluble dans l’eau mais soluble dans l’essence. Quant il rentre dans la composition de médiums pour peinture à l’huile, il donne un effet émaillée, augmente la souplesse et renforce l’éclat des couleurs.

La manne de Briançon

mélèze d'europe - manne de briançonUne autre explication de la référence au miel pour le choix du nom du mélèze peut être l’apparition sur les rameaux d’une sorte de voile mielleux, connu sous le nom de Manne de Briançon, mais aussi Merveille du Dauphiné. François Couplan l’évoque : Dans les Alpes, on récoltait sous le nom de manne l’exsudation plus ou moins sucrée de cet arbre. C’est un miellat qui apparaîtrait le matin, principalement à l’automne et sur les mélèzes de haute-montagne dans le briançonnais. J’ai trouvé deux explications différentes à l’origine de cette sécrétion mielleuse :

  • Henriette Walter et Pierre Avenas : le miellat provient des déjections sucrées de certaines abeilles migratrices qui se nourrissent de la sève de l’arbre ;
  • Wikipedia : la manne de Briançon est le résultat d’un suintement de l’épine du mélèze d’Europe dû à des forts écarts thermiques.

Pierre Lieutaghi décrit plus précisément l’origine de cette manne : les rameaux secrètent, par temps clément, sous l’action d’une abeille migratrice, apis laricis ou abeille du Mélèze, un suc fade et sucré qui se coagule au matin en petits grains blancs et gluants ; les jeunes arbres en sont parfois couverts ; c’est la menne de Briançon, la manna laricea, que l’on récoltait jadis dans les Hautes-Alpes, qui jouit de propriétés laxatives analogues à celle de la manne du Frêne Orne.

Sur le site La ronce et l’ortie vous pouvez découvrir un petit reportage vidéo des auteurs de ce blog à la recherche de cette fameuse manne de Briançon.

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